Jean-Marie Vincent

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Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987; Un autre Marx. Après les marxismes, Ed. Page Deux, 2001).

Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste: on retiendra en particulier ses analyses du «fétichisme de la marchandise» et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains.

Adhésion au trotskysme

Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre) prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs: tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel.

Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales.

Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste).

Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes: comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis: Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003).

Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait: "Chirac démission !"La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire.

* Article publié dans Le Monde du 10 avril 2004 par Denis Berger. Denis Berger collaborait étroitement avec Jean-Marie Vincent et était un de ses plus proches amis.


En hommage à Jean-Marie Vincent

Par Antoine Artous

Jean-Marie Vincent n'était pas seulement un penseur marxiste remarquable, il a eu une trajectoire particulière dans l'histoire du marxisme français de la fin du siècle dernier. Dès son premier livre, Fétichisme et société, publié en1973, la lecture qu'il proposait de Marx se situait en dehors d'un paysage polarisé à l'époque par un jeu de miroir entre les auteurs se réclamant d'Althusser et les tenants de l'Humanisme (avec un grand H) marxiste. Il mettait au centre de sa réflexion la théorie marxienne du fétichisme de la marchandise développée dans Le Capital. Alors que, en fait, elle était évacuée par les partisans de ces deux camps qui n'y voyaient que le simple prolongement de la thématique de l'aliénation des textes de jeunesse ; soit pour le condamner, soit pour s'en réjouir. Jean-Marie Vincent se démarquait de la mécanique conceptuelle abstraite des althussériens, mais sans dissoudre la rigueur du travail conceptuel dans les catégories fourre-tout d'aliénation et de praxis.

Le fétichisme de la marchandise

La problématique marxienne du fétichisme de la marchandise ne relève pas d'une philosophie de la conscience cherchant à mettre fin à l'aliénation du sujet dans l'objectivité pour lui permettre de retrouver une impossible transparence de «soi à soi». Elle vise à rendre compte des formes de socialisation générées par des rapports sociaux dominés par le procès de valorisation capitaliste ; et à les critiquer. Comme théorie critique, le marxisme n'a pas la prétention exorbitante de représenter le point de vue du prolétariat dans la marche vers une société devenant transparente à elle-même, mais, plus humblement, d'être un outil permettant aux individus de lutter pour leur émancipation.

Ce qui se jouait avec ce travail, c'était une réactualisation du marxisme comme théorie critique qui ne s'en tienne pas à une simple répétition d'Histoire et conscience de classede Lukacs. Un ouvrage remarquable et incontournable, mais de part en part discutable. C'est en tout cas ainsi que j'ai lu Fétichisme et sociétécomme son livre suivant: La théorie critique de l'école de Francfort (Galilée, 1976). Tout en procédant à leur critique serrée, Jean-Marie Vincent présentait ces auteurs, mal connus alors en France.

Cette reprise de la théorie du fétichisme de la marchandise était articulée à une réflexion sur la théorie marxienne de la valeur qui soulignait la rupture radicale de celle-ci avec la théorie de la valeur-travail issue de l'économie politique classique ; ce que manquait Ernest Mandel. Ici, Jean-Marie Vincent rejoignait les réflexions d'économistes, eux aussi alors à la LCR, comme Pierre Salama et Jacques Valier. Les trois, avec d'autres, animaient d'ailleurs à l'époque la revue Critiques de l'économie politique, publiée par Maspero. Sur ce sujet, qui me semble très important, je renvoie au petit livre facile d'accès de Pierre Salama et Tran Hai Hac: Introduction à l'économie de Marx (La Découverte, 1992).

C'est ainsi que Jean-Marie Vincent a tracé le sillon d'un marxisme non «économiste» dont on retrouve toute la vigueur dans un de ses derniers livres: Un autre Marx. Après les marxismes (Page deux, 2001). Parler de détermination, même «en dernière instance», par l'économie n'a pas de sens car, comme activité de production de biens et de services, l'économie est toujours structurée par des rapports sociaux. Et ce sont eux qui sont décisifs. Le procès de production capitaliste n'est pas seulement «économique», il modèle l'ensemble des rapports sociaux afin de soumettre l'agir les individus au procès de valorisation capitaliste. L'actualité de Marx est bien là. Dans les outils qu'il nous a légués et qui permettent de mieux comprendre - et combattre - la marchandisation du monde.

Dans ce parcours, la publication, en 1987, de Critique du travail. Le faire et l'agir (PUF), représente une étape importante. D'abord, tout simplement, parce qu'il s'agit d'une œuvre majeure. Ensuite, parce que Jean-Marie Vincent poursuit sa lecture «non économiste» de Marx en la portant sur la perspective même de l'émancipation. Il critique la valorisation du travail qui a marqué une bonne part de la tradition marxiste et, au-delà, une problématique d'émancipation centrée sur l'autoréalisation de l'individu dans le travail enfin débarrassé de la domination du capital. Il faut certes libérer le travail de cette domination, mais également se libérer du travail. Mon livre Travail et émancipation sociale. Marx et le travail (Syllepse, 2003) se situe explicitement dans cette filiation, même si Jean-Marie Vincent n'était pas d'accord sur certaines de mes conclusions.

Retour sur le marxisme révolutionnaire

Nous en discutions d'ailleurs, comme d'autres problèmes que j'ai essayé de traiter dans Marx l'État et la politique (Syllepse, 1999) pour lequel il avait écrit une longue préface qui n'avait rien d'un exercice académique. Au demeurant, cette présentation (courte) de l'apport de Jean-Marie Vincent n'est en rien exhaustive, elle souligne simplement ce qui a été important pour mon propre trajet marxiste.

Politiquement, Jean-Marie Vincent se situait dans la lignée d'un marxisme révolutionnaire qui passe par le Marx de la Commune de Paris, la révolution russe d'Octobre 17, Rosa Luxemburg, l'opposition de gauche au stalinisme, en particulier Trotski, etc. Avec bien sûr, un retour critique nécessaire sur cette tradition. J'y suis moi-même engagé, sans forcément mettre l'accent sur les mêmes questions.

Jean-Marie continuait à se réclamer d'une perspective de «dépérissement de l'État», qui est au centre de L'État et la révolution de Lénine, alors que cette idée me semble un des «points aveugles» légués par cette tradition. De mon côté, je ne pense pas que l'on puisse réduire l'apport de Lénine à la reprise «du vieux schéma kautskyste d'un parti intellectuel collectif qui apporte la perspective juste au prolétariat», ainsi qu'il l'écrit dans un article qui sortira dans le prochain numéro de Critique Communiste. Comme quoi, le retour critique sur le passé ne se réduit pas à une formule simple qui consisterait à savoir s'il faut, ou pas, se débarrasser définitivement de l'héritage «léniniste».

Ces éclairages différents sur le passé avaient des conséquences sur le présent. Jean-Marie Vincent insistait sur la nécessité de «réinventer la politique», en mettant - avec raison - fortement l'accent sur la nécessaire «autotransformation individuelle et collective» à travers les mobilisations sociales. Mais sans que l'on voie très bien comment il l'articulait avec la dimension proprement politique des luttes qui, entre autres, suppose une confrontation avec l'État et une stratégie de transformation démocratique radicale des institutions politiques. J'en avais fait la remarque dans Critique communiste (n° 171), à l'occasion du compte rendu du livre qu'il venait d'écrire avec Michel Vakaloulis et Pierre Zarka: Vers un nouvel anticapitaliste.Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Il devait y répondre...