La chaîne et le réseau

CouvDurandHatzfeld   Titre:   La chaîne et le réseau. Peugeot-Sochaux, ambiances d’intérieur
  Auteur:   Jean-Pierre Durand, Nicolas Hatzfeld
  Collection:   Cahiers libres
  Pages:   303
  Prix:   22 EUR - 36 CHF
  ISBN:   2-940189-23-4
  Date de publication:   2002


La fin tant annoncée du travail ouvrier tarde à se réaliser: plus du quart de la population active relève toujours de la classe ouvrière selon l'INSEE. Mieux encore, le travail sous contrainte de temps caractérisant la chaîne s'étend aux services dans la grande distribution, dans la restauration rapide, voire au travail de bureau.

Peugeot-Sochaux, ambiances d'intérieur. Pour saisir de près le travail d'aujourd'hui, les auteurs ont séjourné longtemps dans l'usine, au fil des lignes de montage; l'un deux a durablement tenu un poste de monteur. À la routine quotidienne du travail se mêlent les rapports ambivalents entre générations, entre ethnies, entre fonctions. Alors se construisent des jeux identitaires subtils et discrets tandis que se négocient en permanence des ajustements et des arrangements pour rendre le travail acceptable. Car si les postes de travail ont été améliorés, de nouvelles fatigues sont apparues à travers des cycles de travail raccourcis.

La chaîne et le réseau. Le difficile travail à la chaîne s'accompagne de compensations symboliques à l'effort. Telle est la raison d'être des ajustements sociaux permanents et des réseaux multiformes qui traversent la réalité des ateliers. Fragile et complexe, l'usine tient sur des compromis sans cesse recommencés. Réseaux sociaux, trajectoires individuelles et régulations se croisent pour cimenter le quotidien ouvrier. Ces réseaux multiformes traversent les ateliers et dépassent même l'usine; par eux passent les compromis et les conflits.
Instable et complexe, l'usine tient sur ces ajustements sans cesse renouvelés par lesquels se noue la société qu'étudie La chaîne et le réseau.

Jean-Pierre DURAND est professeur de sociologie à l'Université d'Evry où il dirige le Centre de recherche Pierre Naville. Après avoir co-édité avec R. Weil Sociologie contemporaine (Vigot, 1989 et 1997), il a publié plusieurs ouvrages de sociologie du travail dont L'après-fordisme (avec R. Boyer chez Syros, 1993 et 1998), Le syndicalisme au futur (Syros, 1996). Il a animé un groupe international de recherche au GERPISA sur le teamwork dans le montage automobile dont les travaux sont rassemblés dans L'avenir du travail à la chaîne (La Découverte, 1999).

Nicolas HATZFELD est maître de conférences en histoire à l'Université d'Evry, membre du GERPISA et du Centre Pierre Naville. Il joue à l'occasion de cette recherche avec une ancienne expérience d'ouvrier établi dans le Pays de Montbéliard. Publications récentes: Les gens d'usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d'histoire, Editions de L'Atelier, 2002 et, avec Jean-Louis Loubet, Les 7 vies de Poissy. Une aventure industrielle, Editions ETAI, 2001.

Recensions

Les ouvriers, croyait-on, avaient disparu de la nouvelle société de la connaissance. Seule subsistait la «gestion des ressources humaines». Au-delà des faux-semblants de la modernisation, ce livre éclaire le poids et les transformations de la condition ouvrière. Pour restituer «les ambiances d’intérieur», les auteurs ont séjourné dans l’usine et le coeur de leur recherche réside dans l’étude comparative de trois équipes de travail. L’entreprise «au ras des chaînes» qu’ils nous font découvrir paraît bien loin du monologue managérial. Si la chaîne délimite toujours le travail, elle le doit à sa souplesse, résultant précisément de la densité des réseaux sociaux faits d’arrangements, de complicités, de connivences, de camaraderies, d’entraides, de rivalités et de solidarités qui l’entourent.

Les modes de gestion, les relations professionnelles empreintes de forte conflictualité, les formes de rémunération et d’organisation du travail marquent, à Peugeot-Sochaux, les clivages sociaux. Et «l’ambiance», au coeur des relations de travail, dévoile en fin de compte, à travers une foule de données techniques, une relation éminemment politique.

Mateo Alaluf, Le Monde diplomatique, novembre 2002


Le travail à la chaîne dans les usines automobiles a longtemps symbolisé le summum de l'exploitation. L'ouvrier spécialisé en révolte personnifiait en même temps la force sociale qui allait changer le monde. Il était de ce fait, dans les années 60 et 70, un objet d'étude fréquent pour les sociologues du travail. Mais le monde n'a pas changé de base et la "mode" s'est détournée de lui, préférant d'autres figures emblématiques, y compris pour symboliser l'oppression au travail. Il n'empêche que l'OS existe toujours, comme d'ailleurs l'ensemble du monde ouvrier traditionnel, qui représente un quart de la population active.

Jean-Pierre Durand et Nicolas Hatzfeld se sont plongés dans les entrailles de l'usine Peugeot de Sochaux (y compris pour l'un d'entre eux, en tenant durablement un poste de monteur). Ils décrivent, par le menu, la vie de la chaîne et des hommes qui l'entourent, analysant l'impact sur l'organisation du travail de l'introduction des méthodes japonaises et de la qualité totale. Ils observent le système de relations sociales, la façon dont se règlent les multitudes de conflits qui jalonnent la vie d'une usine et la place qu'y occupe le syndicalisme depuis qu'il n'est plus tout à fait aussi sauvagement réprimé qu'avant dans le groupe PSA.

Guillaume Duval, Alternatives Economiques n° 213 - avril 2003

 
Malgré ce qu'aiment à penser certains, les ouvriers n'ont pas disparu. Dans les usines, ils résistent au morcellement des relations sociales : enquête.
Le livre de Jean-Pierre Durand et Nicolas Hatzfeld La Chaîne et le réseau Peugeot, Sochaux, ambiance d'intérieur rédigé après une enquête de plusieurs mois (Nicolas Hatzfeld a lui-même travaillé trois mois dans l'usine) est un ouvrage passionnant, parce qu'il donne à voir une réalité que certains croient dépassée, le travail à la chaîne. Comme le rappellent les deux auteurs, on n'est pas en face d'une réalité marginale : un tiers des salariés en France sont des ouvriers et parmi eux beaucoup sont astreints à des tâches répétitives, parcellaires et lourdes à supporter sur le long terme. L'enquête a porté sur deux ateliers, MV (montage voiture) et HC (habillage caisse) et elle met en lumière la complexité des processus sociaux à l'ouvre autour des chaînes. C'est ce que les auteurs qualifient de labyrinthe des ajustements. Les ouvriers sont effectivement placés dans des situations d'implication contrainte, pleines de contradictions et d'ambivalences. On demande aux ouvriers le maximum de participation, en même temps, on les force à stériliser une partie de leur intelligence et à réduire eux-mêmes une partie de leurs aspirations, afin de ne pas avoir une relation trop négative à leur travail.

Les ouvriers des chaînes sont assujettis à des postes de travail, c'est-à-dire à des assemblages temporaires et abstraits d'opérations codifiées, mais ils ne se laissent jamais enfermer dans un cadre aussi rigide. Ils procèdent selon des termes de Jean-Pierre Durand et Nicolas Hatzfeld à des jeux sociaux identitaires, c'est-à-dire à des tentatives récurrentes pour inventer de nouvelles règles d'échanges et de relations dans la production. Les comportements des collectifs de travail sont de ce point de vue des enjeux permanents, le management essayant avec obstination de les ramener à l'émiettement et à la concurrence. Une pression constante s'exerce sur les ouvriers pour arracher toujours plus de gains de productivité, et cela souvent au détriment de leur santé (dans les deux ateliers quarante pour cent d'entre eux sont sous le coup d'une restriction médicale partielle d'activité).

Les deux chercheurs insistent encore une fois sur le fait qu'il faut se garder de voir les choses de façon trop linéaires, car les mutations dans les situations sont incessantes. Dans cette ambiance, on ne reste pas forcément longtemps à la même place et on ne travaille pas toujours de la même façon. Les agents de maîtrise jouent en particulier un rôle très important dans cette mobilité interne : ils sélectionnent ceux qui peuvent devenir polyvalents et occuper plusieurs postes et ils participent à la gestion des carrières individualisées. On peut voir en conséquence se dessiner des oppositions entre jeunes et vieux, se succéder des périodes d'euphorie et de résignation chez les mêmes individus. Mais les rapports de forces ne sont jamais vraiment stables, car tout cela a pour toile de fond des logiques économiques et managériales qui s'affrontent au niveau de la production, logique de la qualité, logique de la flexibilité qui viennent sans cesse perturber les agencements des systèmes productifs et imposer des compromis productifs instables qui peuvent être l'occasion d'interventions ouvrières imprévues. Les auteurs ne manquent pas de souligner l'importance des luttes de 1968 et 1989, très présentes dans la mémoire ouvrière à Peugeot-Sochaux, parce qu'elles sortent de l'esprit maison et s'orientent virtuellement vers d'autres horizons ? Qu'il ne faille pas se laisser enferme dans les compromis productifs actuels, Jean-Pierre Durand et Nicolas Hatzfeld le redisent avec force : «Le travail à la chaîne tend à étouffer l'initiative et la créativité de l'individu au travail, même les hauts standards de qualité sont bien souvent obtenus, non par une meilleure implication des hommes dans leur travail, mais par la parcellisation des contrôles sui s'ajuste à la parcellisation des tâches.»

Jean-Marie Vincent, L’Humanité, 29 avril 2003

 
Même si les effectifs ouvriers décroissent, il y a toujours des ouvriers dans les usines et ils continuent, pour la plupart, à travailler à la chaîne. Mais comment leur travail s'est-il transformé avec l'introduction de nouveaux modèles de production (modèle japonais, modèle allemand) ? C'est ce que deux chercheurs ont observé aux usines automobiles de Peugeot à Sochaux. Dès les années 80, le modèle japonais a fasciné les constructeurs de véhicules. Mais à Sochaux, les dirigeants sont allés de désillusion en désillusion et se sont tournés vers le modèle Volvo : enrichissement des tâches, requalification et autonomisation des opérateurs, allant jusqu'à leur confier la gestion du rythme de la chaîne, système de primes en fonction des résultats de l'équipe... toutes ces méthodes ont été testées dans des ateliers mais non généralisées à l'échelle du groupe.

En deçà de la description de ces implants organisationnels plus ou moins réussis, Jean-Pierre Durand et Nicolas Hatzfeld décrivent avec minutie la vie dans les ateliers, notamment la hiérarchie moins autoritaire et plus réglementaire (prolifération des normes de qualité à respecter) ; l'intensification du travail parallèle à la baisse de la pénibilité physique (grâce à l'ergonomie, aux nouvelles matières, aux nouveaux outillages) ; les temps de pause, les actions collectives... Ils montrent qu'il n'y a pas un mais plusieurs mondes ouvriers à l'intérieur de l'usine et qu'ils s'affrontent parfois. C'est le cas entre les outsiders (les intérimaires) et les insiders, entre les jeunes et les plus âgés.

D'ailleurs, si ces derniers ont combattu les méfaits du taylorisme dans les années 60, ils sont aussi les plus nostalgiques de cette époque, remarquent les deux chercheurs.

Sciences humaines, 15 juin 2011

 

Nicolas Hatzfeld dans «La fabrique de l'histoire», France Culture, 20 février 2013