Page2

Politique culturelle de la Banque mondiale
Stratégie de manipulation

Par Claude Meillassoux*

* Claude Meillassoux, anthropologue, directeur de recherche au CNRS. Il a notamment publié: Anthropologie des Gouro de Côte d'Ivoire: de l'économie de subsistance à l'agriculture commerciale, Mouton,1974; Femmes, greniers et capitaux, Maspéro, 1975; Les derniers blancs: le modèle sud-Africain, Maspéro, 1979; Anthropologie de l'esclavage: le ventre de fer et d'argent, PUF, 1986. Sous la direction de Claude Meillassoux et Christine Messiant, Génie social et manipulations culturelles en Afrique du Sud, Paris, Arcantère, 1991.


En 1987, les Nations Unies inauguraient la "Décennie mondiale du développement culturel". L'Unesco et la Banque mondiale décidaient à cette occasion de s'associer afin que "le développement ne se limite pas à la seule croissance économique". Le premier produit de cette collaboration est la publication, en 1994, de Culture et développement en Afrique, actes d'une Conférence internationale sur ce thème tenue au siège de la Banque mondiale à Washington les 2 et 3 avril 1992 (sous la direction de I. Serageldin et J. Taboroff, Washington, Banque mondialeet Unesco).
Nous nous sommes entretenus avec Claude Meillassoux* sur les motivations de la Banque mondiale pour une "nouvelle conception du développement" et, en particulier, sur sa démarche par rapport à ce qu'elle nomme "les effets de la culture sur le développement".


Comment interprétez-vous cette nouvelle approche de la Banque mondiale perceptible dans l'ouvrage Culture et développement en Afrique?
C. Meillassoux - Cette entreprise exprime un apparent paradoxe. D'un côté, la satisfaction affichée des fonctionnaires de la Banque mondiale (BM). Comme l'écrit Ismail Serageldin, vice-président de la BM et responsable de cet ouvrage "la Banque mondiale s'est acquittée de son mandat", à savoir "relever sur les territoires des Etats membres la productivité, le niveau d'existence et la situation des travailleurs". De l'autre, l'intérêt que la BM porte à la recherche d'une "conception nouvelle du développement" qui serait nécessaire pour "s'attaquer plus efficacement aux obstacles apparemment coriaces qui s'opposent à un vrai développement dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Afrique". Ce constat d'échec de la politique de développement instrumentée par la BM en association avec le Fonds monétaire international est en outre plus ou moins explicitement présent dans les contributions d'auteurs parmi les moins hostiles à la politique de la BM.
Le livre commence pourtant bien par un long article de R.D. Putnam, "Démocratie, développement et communauté civique: témoignage d'une expérience italienne", s'appuyant sur les conclusions d'une recherche entreprise dans cinq régions d'Italie. Cette étude repose sur des interviews de conseillers locaux et d'autres personnalités, répétées à des dates successives entre 1970 et 1989. On peut en conclure avec l'auteur que les villages qui présentent le meilleur civisme, c'est-à-dire ceux qui sont aussi les plus réceptifs aux projets de développement, sont ceux qui échappent aux pouvoirs aristocratiques et mafieux locaux. Mais ni ces conclusions, ni la démarche positive et factuelle de Putnam ne sont prises en compte par les autres auteurs d'articles sur le développement, ni par les responsables de l'ouvrage. Le fait, en particulier, que les communautés villageoises africaines présentent la plupart des caractères civiques des villages italiens ayant réussi ne retient aucun contributeur.
Les autres articles, qui traitent de "l'effet de la culture sur le développement", se placent sur un plan théorique ambitieux et discutable: façonner une "anthropologie appliquée", une "modélisation des interactions entre culture et politiques", "une théorie culturelle" et une "stratégie de manipulation [sic] individualiste et collectiviste".

En quoi consiste précisément cette "anthropologie appliquée" ou, pour reprendre les termes mêmes d'un des auteurs, cette "stratégie de manipulation"?
C. Meillassoux - Avant de commenter les contributions de R. Klitgaard et A. Wildavsky, les deux temps forts de l'ouvrage pour ce qui a trait à la thématique de "l'effet de la culture sur le développement", j'aimerais souligner un point de déontologie qui me paraît important.
Klitgaard reproche aux anthropologues de ne pas donner le mode d'emploi des cultures qu'ils ont observées. Or, si les anthropologues considèrent devoir témoigner de ce qu'endurent les populations qu'ils observent, ils ne sont ni les agents politiques des Etats dont ils sont ressortissants ou sur le territoire desquels ils travaillent, ni les porte-parole des populations qu'ils étudient. Ils n'ont pas à intervenir dans le débat politique concernant le développement en tant qu'experts porteurs d'un savoir spécialisé ou supérieur, mais comme citoyens, c'est-à-dire à partir d'arguments politiques. Il est vrai que quelques-uns se croient investis d'une mission vis-à-vis des populations qu'ils étudient, soit pour les soumettre aux bienfaits de la civilisation, soit pour dire à leur place ce qu'elles sont supposées vouloir. Ce faisant, ils contribuent à les priver de leurs propres moyens d'expression et à justifier l'idée que ces populations ont besoin d'être sous tutelle.
Avec sa contribution, "Prendre en compte la culture: oui mais comment?", R. Klitgaard renoue le fil entre "les concepts de culture et de race que, selon lui, le nazisme avait discrédités en tant qu'outils d'analyse". Concepts, donc, tous deux acceptables au même titre pour lui. Les réserves scientifiques et déontologiques faites il y a quelque 40 ans - notamment lors d'une rencontre du Bureau international de recherche sur les implications sociales du progrès technique, dirigé à l'époque par Georges Balandier1 - sur la pertinence d'un concept de "culture" par les anthropologues contemporains confrontés au même problème, sont écartées par Klitgaard comme "étant loin d'être strictement scientifiques".


Que propose-t-il concrètement?
C. Meillassoux - Klitgaard opte pour la mise en équation d'une "anthropologie appliquée" "qui puisse nous éclairer sur la manière d'adapter une politique ou un processus à des ressources culturelles données, sur la manière de modifier ces ressources (à quel coût et avec quelle marge d'incertitude) et sur la manière de parvenir à un juste équilibre entre les deux".
L'annexe à l'article contient, à titre d'exemple, plusieurs listes de "variables culturelles" susceptibles, sans doute, d'entrer en équations. Mamadou Dia2, dont on connaît pourtant le courage politique passé, s'appuyant sur les travaux de "psychologie économique" de Jacques Binet3 entrepris en 1970, découvre que les Africains "ont tendance à privilégier la consommation sociale ostentatoire; qu'ils attachent beaucoup de prix aux loisirs qu'ils préfèrent les compromis aux contestations judiciaires et qu'il sont prêts pour y parvenir à se lancer dans d'interminables palabres".
Pour proposer l'élimination d'autres caractéristiques africaines telles que "la jalousie, la soumission aveugle à l'irrationnel, la léthargie", Klitgaard cite Etounga-Menguellé. Ce dernier, dans le prospectus publicitaire pour son cabinet de consultant qui lui tient lieu de contribution, ajoute les idées de "convivialité excessive" et de "piètre homo economicus". Bref une resucée des préjugés les plus éculés de la colonisation complétée par d'autres découvertes dues à quelques auteurs également perspicaces, concernant le conservatisme, le clientélisme, la prodigalité, la recherche de l'argent sans risque, la hiérarchie, etc.


L'énumération de ces prétendues "caractéristiques africaines" et la proposition de les "éliminer" apparaissent caricaturales... sinon inquiétantes.
C. Meillassoux - Klitgaard se dit averti des abus que recèle une telle approche. Mais il juge en définitive ces craintes "irraisonnées". Vingt pages plus loin cependant, il nous en donne un exemple inquiétant à propos de la loi sur l'éducation bantoue promulguée en Afrique du Sud en 1953. Cette loi se proposait, nous dit-il, d'adapter l'éducation aux cultures locales en "s'appuyant alors sur une logique qui semblait raisonnable" et "qui séduisit à l'époque plusieurs pays". Il reconnaît aujourd'hui que cette loi aurait, en fait, "essayé d'adapter les enfants aux besoins d'une société raciste".
A travers cet exemple rétrospectif, Klitgaard démontre comment il est possible de dissimuler, sous couvert culturel, les véritables intentions de ce type de loi.
Il laisse entendre que cette législation cherchait à tenir compte des différences culturelles et que l'abus raciste n'a été qu'une dérive de ces bonnes intentions. Or, l'objectif ségrégationniste de cette loi sur l'éducation bantoue avait été clairement énoncé en 1954 par son concepteur, le futur premier ministre Verwoerd, alors ministre des Affaires Indigènes depuis 1951: "Il n'y a pas de place pour lui [l'Africain] dans la communauté européenne au-dessus d'un certain type de travaux. Pour cette raison, il ne lui est d'aucune utilité de recevoir un enseignement dont le but est l'intégration à cette communauté. Jusqu'à maintenant le système d'éducation auquel il a été soumis l'a écarté de sa propre communauté et l'a trompé en lui faisant voir les "verts pâturages" de la société européenne dans laquelle il n'est pas autorisé à paître (sic)." Je renvoie sur ce point à l'article de C. Ahounou, "Un enseignement à part", paru dans l'ouvrage que j'ai dirigé avec Christine Messiant, Génie social et manipulations culturelles en Afrique du Sud (Arcantère, 1991). Le but de cette loi était aussi d'accentuer les divisions entre les différentes pseudo-ethnies africaines enfermées dans leurs Bantoustans. L'adaptation des individus aux besoins de la société raciste, inscrite dans tout le système d'apartheid, avait été réaffirmée à cette occasion par Verwoerd, ce dont Klitgaard ne parle pas...
Se plaçant au niveau du village, Klitgaard soulève un problème intéressant: "Que faire si un groupe culturel local se révèle hiérarchisé, dictatorial, sexiste et injuste? Va-t-on malgré tout s'appuyer sur des mécanismes de décision culturellement appropriés?" Klitgaard prétend ne pas avoir trouvé de réponse satisfaisante. Pourtant l'attitude des Agences de Bretton Woods vis-à-vis du Chili de Pinochet, ou de la Roumanie de Ceausescu ou de la Russie de Eltsine (qui a reçu son plus important prêt du FMI pendant qu'elle était engagée dans les massacres de Tchétchénie), donne une réponse claire: les problèmes de culture ou de droits de l'homme passent après les intérêts immédiats des grandes puissances financières. Il y a là un guide sûr de la place relative à accorder à la "culture" et à la politique économique selon le FMI et la BM dont M. Klitgaard accepte le patronage.
A ce point on peut se demander à qui s'appliquerait cette "science"? Serait-elle destinée, par exemple, à infléchir les "variables culturelles" des fonctionnaires de la BM pour les inciter à augmenter leur rendement, à renoncer à leurs salaires de prestige, au privilège aristocratique de ne pas payer d'impôt, à ne pas chercher l'argent sans le risque, à faire leur recherche moins pour complaire à leur hiérarchie ou pour exciter la jalousie de leurs collègues qu'au profit des victimes des exploiteurs? Cette science serait-elle appliquée au Président des Etats-Unis et à ses hommes? Ou à la Cellule Elysée4? On voit bien, lorsqu'on pose ces questions incongrues, combien ce genre de science est biaisée, qui elle sert et à qui elle est destinée. On voit aussi combien il est aisé d'affubler n'importe quelle catégorie d'individus de "variables culturelles" sur mesure.


Vous parliez de deux contributions fortes...
C. Meillassoux - Effectivement, l'autre temps fort de l'ouvrage est dû à Aaron Wildavsky. Dans sa contribution "Comment la théorie culturelle peut contribuer à faire comprendre et à promouvoir la démocratie, la science et le développement", Wildavsky présente une "théorie culturelle" qui pose des "diagnostics" et propose des "transformations des mentalités". Pour lui, la notion de "culture" n'est pas associée à des groupes nationaux ou régionaux. Elle recouvrirait "autant de modes de vie différents", d'origine non précisée, qui caractériseraient certains individus d'une même société. Ces "cultures" sont qualifiées d'"individualiste", de "fataliste", d'"égalitariste" et de "hiérarchique". Selon Wildavsky, "la théorie culturelle peut servir à l'établissement d'un diagnostic. De quoi souffre tel pays, telle région, telle localité? Qu'est-ce qui ne va pas, pour dire les choses crûment, dans ses institutions ou ses habitants? Si la proportion des fatalistes était élevée il faudrait accorder la priorité à la transformation des mentalités."
Ainsi la "théorie culturelle" de Wildavsky se révèle-t-elle être un procédé avoué de manipulation - "individualiste et collectiviste" selon ses propres termes. Il est fondé sur un choix idéologique préalable, étranger à la théorie elle-même, mais conforme à l'opinion libéraliste de Wildavsky sur ce que devrait être le développement. Selon lui, une fois établi un "diagnostic" - soit un jugement de valeur subjectif - "toute la question est de savoir quelles cultures, et dans quelles proportions sont nécessaires, sinon suffisantes, pour assurer la croissance économique dans le cadre d'un système démocratique".
Cette "question" (que ne résout pas davantage la théorie) en soulève une autre que l'auteur ne se pose pas, à savoir quel système démocratique serait capable de s'épanouir et de survivre à un régime politique pareillement manipulateur? Et qui seront les démiurges chargés de ces "diagnostics", de ces dosages et de leur "manipulation", sinon les experts en matière de "théorie culturelle" qui exhibent leurs compétences auprès des décideurs de la BM?
Il semble bien que toute la "théorie culturelle" de Wildavsky se résume en un procédé pour repérer les opinions hostiles aux thèses économiques dominantes et de les désigner à une autorité capable de les infléchir afin de façonner une société conforme.


Parmi les quatre "cultures" que Wildavsky "distingue", il n'est pas très difficile de deviner lesquelles sont appropriées aux fins qu'il propose...
C. Meillassoux - En effet, "ce qui marque un progrès", selon lui, c'est d'avoir compris grâce à ses travaux que "pour assurer la croissance économique doivent s'allier l'individualisme et la culture hiérarchique". Wildavsky fait référence à un questionnaire utilisé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne qui permet de juger ce qu'impliquerait la fusion de ces deux "cultures".
La "culture hiérarchique" se définit par l'adhésion aux cinq propositions suivantes: "Je pense qu'il devrait y avoir plus de discipline dans la jeunesse d'aujourd'hui. J'approuverais l'introduction d'un service national obligatoire. Les gens devraient être rémunérés en fonction de leur position dans la société. Je suis plus strict que la plupart des gens pour juger de ce qui est bien et mal. Nous devrions avoir une armée plus puissante que celle que nous avons maintenant."
La "culture individualiste" renvoie aux propositions suivantes:"Dans un système équitable, la rémunération devrait être proportionnelle aux capacités. Il ne peut y avoir de société libre que si on donne aux entreprises la possibilité de gagner de l'argent. Ceux qui sont prêts à travailler dur devraient avoir la possibilité de faire leur chemin. Dans ce pays, les plus doués devraient accéder aux premières places. Les personnes qui se donnent du mal pour gagner de l'argent devraient avoir le droit d'en profiter."
Ce programme donne la mesure de la "science" qui nous est proposée par les penseurs de la BM. Au plan idéologique, il est très proche de celui de l'Inkhata cité élogieusement par Klitgaard à travers les observations de Ben Ngubana, un des dirigeants du Parti de la liberté-Inkhata, ministre de la Culture du gouvernement Mandela à titre de gage de l'unité politique du pays: "Nous avons le sentiment très net que, pour que la transition soit efficace, il faut rester fidèle à des principes très forts". Mais rappelons qu'il est avéré que Buthelezi, chef de l'Inkhata, a été compromis dans des relations de corruption avec la police sud-africaine, et que son parti est à l'origine de terribles massacres et d'assassinats politiques dans les cités noires de Johannesburg et dans la province de Natal pendant toute la durée de l'apartheid. Ben Ngubana prétend que ces principes sont fondés sur "la culture noire traditionnelle, y compris les structures tribales et le respect pour le rôle de la royauté . Il faut que les Noirs évoluent, mais leurs sociétés doivent demeurer intactes et perpétuer le respect, l'ordre, la discipline."


Un document d'information de l'Unesco - "Vers l'élaboration d'instruments pour l'intégration de la dimension culturelle dans les plans et projets de développement" - est joint en annexe à Culture et développement en Afrique. Quelle est sa position?
C. Meillassoux - Ce document de l'Unesco prolonge l'ambiguïté sur la portée de l'intégration de la dimension culturelle aux politiques dites de développement. On peut se demander si l'ambition manipulatrice de l'Unesco rejoint celle de la BM.
La formulation utilisée est inquiétante. Le document parle de surmonter les "rejets" ou "l'indifférence" de "groupes visés", ceci par le moyen de "réformes décidées pour des raisons politiques". Cette formulation laisse penser qu'il s'agirait a priori de populations qui ne sont pas consultées sur l'opportunité de projets les concernant, projets décidés par des autorités politiques supérieures qui recevraient l'appui complet de l'Unesco.
Pour faire face à ces "rejets", l'Unesco propose de mettre au point "une méthodologie qui nous permette d'assurer le maximum de chances de succès aux projets en réduisant au minimum les fautes dues à un manque de compréhension de leur contexte socioculturel" De manière analogue à la BM, la solution politique - à savoir la participation des intéressés - ne semble pas être envisagée dans ce texte. On lui substitue un savoir bureaucratique, une science manipulatrice qui permettrait aux autorités de conserver l'initiative.
Or, cette option n'est pas partagée par l'auteur d'un ouvrage également publié par l'Unesco sur ce même problème et qui insiste sans équivoque sur la nécessité, non seulement de consulter, mais de faire participer les populations intéressées aux projets de développement. Ainsi, Xavier Dupuis, dans Culture et développement: de la reconnaissance à l'évaluation (Paris, 1991), fait un plaidoyer convaincu et convaincant de cette approche.
Dans un autre livre publié par l'Unesco en 1994, intitulé Les dimensions culturelles du développement: vers une approche pratique (sous la direction de C. Fabrizio et alii), on retrouve en partie, dans l'introduction, l'esprit de l'ouvrage de Dupuis. Toutefois ce livre étant composé aussi de contributions officielles venant de diverses institutions vouées au développement, certaines ambiguïtés persistent.
Chacune des institutions invitées s'efforce de montrer comment elle s'est préoccupée de la participation des populations au développement. Curieusement la BM figure dans le même chapitre et sous la même rubrique que les Agences des Nations Unies, alors que l'on sait que la première relève des accords de Bretton Woods et que la représentation des nations y est strictement proportionnelle à leur contribution financière. Les exemples donnés par la BM ne concernent que des évaluations de programmes très restreints et sans grande portée. En outre, la contribution du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), qui propose une conception du développement humain très différente de celui des institutions de Bretton Woods, n'y a qu'une place très limitée.
Les déclarations d'intention de l'Unesco publiées dans Culture et Développement en Afrique étant très éloignées de celles qui figurent dans ces livres édités par l'Unesco, il est difficile de se faire une opinion sur la portée et la dynamique d'une collaboration entre la BM et l'Unesco.


Pour conclure et en quelques mots, comment vous-même appréhendez-vous les rapports entre culture et développement?
C. Meillassoux - Les obstacles dits culturels au développement en Afrique se résument bel et bien le plus souvent en un seul: le refus des communautés impliquées. Si cet obstacle existe, c'est que ces communautés n'ont pas été positivement associées aux décisions. La solution est donc avant tout de mettre en place les institutions qui permettront aux intéressés, c'est-à-dire à des citoyens, de faire leur choix à tout moment et d'en assumer la responsabilité. Préserver la culture d'un peuple, c'est d'abord préserver son libre-arbitre et ses capacités de choisir et de décider.
De meilleurs résultats auraient été obtenus si davantage de temps et d'argent avaient été consacrés par les instances de Bretton Woods à la recherche des voies et moyens d'assurer au mieux la volonté populaire plutôt que vouloir élaborer un tripotage de la culture qui tienne lieu de prise en compte des aspirations des populations et maintienne le pouvoir de décision là où il se trouve déjà, c'est-à-dire entre les mains des bureaucrates.
A s'en tenir aux articles majeurs de Culture et Développement en Afrique, on constate à quel point la "politique culturelle" préconisée par la BM et ses experts, loin d'être une aide au développement de la culture, est au contraire une menace qui éloigne encore davantage la solution démocratique. Dans la perspective offerte par les experts de la BM, la culture ne saurait être un refuge de l'intelligence et du libre-arbitre, ni d'aucune autre liberté. On peut donc s'étonner que des penseurs influents, comme Wole Soyinka5 ou Ali Mazrui6 - sans adhérer certes à ce qui précède! - aient accepté néanmoins de cautionner cette entreprise de leur signature.
On peut s'étonner aussi du texte annexe fourni par l'Unesco qui, loin de mettre en cause les thèses de la BM, et de prendre ses distances, donne l'impression, en contradiction avec ses autres publications, d'y adhérer.



NOTES

1. Georges Balandier est anthropologue. Ses travaux ont porté d'abord sur le Sénégal, la Mauritanie, puis sur la Guinée. Il publie Sociologie actuelle de l'Afrique noire en 1955, L'Afrique ambiguë en 1957 et L'anthropologie politique en 1967. Il crée en 1952, et animera jusqu'en 1962, un des premiers cours sur les pays en voie de développement à l'Institut d'études politiques à Paris. Il fut, à l'Ecole des Hautes Etudes, le promoteur des Etudes africaines et contribua à la formation de la plupart des africanistes français de la présente génération. - Réd.
2. Mamadou Dia a milité au sein du Bloc populaire sénégalais dont il a été le cofondateur avec Senghor en 1948, puis au sein de l'Union progressiste sénégalaise dont il a été secrétaire général jusqu'en 1959. Il deviendra président du Conseil des ministres du Sénégal en 1960. Arrêté, interné, puis condamné en 1963, il sera libéré en 1974 et amnistié en 1976. - Réd.
3. Jacques Binet a publié en 1970 Psychologie économique africaine, Paris, Payot. - Réd.
4. Cellule Elysée: Structure rattachée directement à la présidence et qui organise l'intervention directe de l'Etat français dans le pré carré africain. - Réd.
5. Wole Soyinka , écrivain originaire du Nigeria. Prix Nobel de littérature en 1986. Dans Mythe, littérature et monde africain, publié en anglais en 1976, il offre une perspective critique de la littérature africaine. Il a été réprimé pour ses prises de position lors de la guerre du Biafra. - Réd.
6. Ali Mazrui a dirigé l'ouvrage Africa since 1935, Paris, Unesco, 1993. Auteur notamment de Africa's International Relations: The Diplomacy of Dependency and Change, Londres, 1977. - Réd.

Page2Up
16 décembre 1996